• Sur ma poésie

    Réflexions sur ma poésie de 2002 à 2009


    Ce sont amis que vens enporte.
    Et il ventoit devant ma porte


    J’ai gardé le souvenir impérissable de l’écho ressenti quand j’entendis pour la première fois ces vers d’un autre temps. Rutebeuf et ses complaintes avaient quelque chose de poignant pour moi. Écrire pour se plaindre, une drôle d’idée ? Pas tant que ça. Certes, entre le pauvre poète et moi il y a plus de six siècles d’histoire et les contraintes de la vie ne sont guère plus à comparer. Nous ne vivons pas mieux pour la cause.

    Ces dernières années, le vent a soufflé devant ma porte. Mais aucune de ces amitiés envolées ne m’aura inspiré la moindre poésie. Plus propices furent les tempêtes de l’amour. La climatologie du cœur des poètes est bien incertaine. Il y vente la plupart du temps. Les nuages y sont tantôt blancs, tantôt gris ou noirs, annonciateurs de l’orage. En hiver, la neige lui offre sa douceur timide et bienveillante. Mais quand le ciel est dégagé, le poète garde à l’esprit que les joies du soleil peuvent à tout moment se changer en démons du désert et dessécher toute forme de vie.

    La vraie Muse du poète, c’est son cœur. Avec ses aléas, ses paradoxes, ses paroxysmes et décrues. Les inspiratrices qui entretiennent tour à tour la flamme du lyrisme éveillent cette Muse intérieure, connectant le poète à lui-même, le sensibilisent. Parfois trop. Lorsqu’il est éperdu, l’homme perdu croit soudain prendre conscience de lui-même. Mais la certitude de soi ne vient que par la douleur : « Pince-moi, dis-moi que je rêve ». Comment éviter de se plaindre ?

    La pluye nous a buez et lavez,
    Et le soleil dessechiez et noircis ;
    Pies, corbeaulx nous ont les yeux cavez,
    Et arrachié la barbe et les sourcis.


    Même les morts se plaignent ! Par la plume du prince des poètes, leurs cadavres ballotés implorent notre humanité. L’idée de la mort terrorise. La regarder dans les yeux, c’est déjà la relativiser. Mais l’écrire c’est tenter de la maîtriser. Aux temps de Villon et Rutebeuf, vivants et trépassés cohabitaient. Aujourd’hui, pour être un mort à la page il faut des crocs et un charme d’enfer. La nécrophilie s’est auréolée d’érotisme gothique.

    Le revenant, c’est d’abord la crainte d’être tourmenté. Nos fantômes intérieurs en sont la cause principale, mais nous les projetons à l’extérieur. Ce peut être aussi le refus de reconnaître à la mort son caractère irrémédiable. On cherche à communiquer avec les esprits parce que la coupure avec l’être cher est insurmontable. Le lien qui unit la mort à la vie est indéniable, cependant l’une conclut l’autre. Mais nombreux sont ceux qui préfèrent ponctuer d’une virgule plutôt que d’un point le très long récit de l’existence.

    Après la virgule, le vampire moderne raconte une nouvelle histoire, souvent romantique et torturée, pleine de savoirs et de nostalgies. Il est aussi diabolique car il séduit. La mort séduit ? Ou serait-ce l’immortalité, le fait d’être plus fort que la vie et que la mort ? En somme, être un dieu ou un démon ?

    Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
    Plutôt que d’implorer une larme du monde,
    Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
    À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.


    Je déteste me plaindre et j’ai peur de mourir. Pourtant, c’est ce que je fais et il va bien falloir que je meure un jour. Aussi, je ne souhaite pas qu’on me plaigne mais qu’on m’écoute, sans fuir à la vue de mon cimetière. Je vous invite à broyer du noir pour en extraire les couleurs essentielles. Celles de l’espoir.

    Au-delà de la finitude, la mort se terre en des coins insoupçonnés de l’existence. De l’être. Elle s’y fond, s’y refond jusqu’à s’y confondre. Et quand elle refait surface, il vaut mieux que ce soit dans les mots que dans les actes.

    Mais si elle apaise ou donne corps au vécu, l’écriture ne doit en être ni la geôle ni le dépotoir. Sachons ce qu’on écrit et pourquoi on l’écrit. Ne laissons pas les mots nous diriger, car ils sont les porte-paroles de nos fantasmes au bout des doigts et s’accommodent au mieux d’un inconscient souvent rejeté ou incompris, mais toujours capricieux.

    Quant à vous, lecteurs, rappelez-vous qu’à trop vouloir décortiquer la poésie on oublie d’en ressentir l’écho aux tréfonds de soi. La poésie aura toujours le sens que vous lui donnerez. C’est ici qu’il est intéressant de projeter vos fantômes.

    La chair de la Femme est comme un Cantique
    Qui s’enroule autour d’un divin clocher,
    C’est comme un bouton de fleur de pécher
    Éclos au Jardin de la nuit Mystique.


    La mort d’un côté, les femmes de l’autre. Puis tout ce qui peut se perdre entre les deux, notamment le sang. Voici les ingrédients d’une poésie symboliste aux relents décadents qui fut d’abord un exutoire avant d’être un jeu d’esthète. Pour un premier recueil, je n’y aurai pas été de main morte. Mais j’aurai pesé chacun de mes maux avant de les coucher.

    Sus-je faire les deuils d’une représentation nécrosée de l’être féminin ? Le refus de voir la femme dans sa dimension pécheresse m’aura joué bien des tours. Et ce n’est qu’en assumant cette dimension en moi-même que j’ai pu lui reconnaître sa complémentarité fantasmatique.

    Je prône la liberté du fantasme et de sa saine expression, qu’elle doive passer par l’acte, la parole, l’écrit ou la seule imagination, pour m’être trop longtemps interdit, non pas de fantasmer, mais de reconnaître à l’autre sexe son droit d’en vivre autant.

    Morale chrétienne ou illusion d’un mythe platonique ? Les deux revêtent une part importante en mon bestiaire poétique. Le premier m’aura servi de prétexte pour avoir à secouer la bienséance, le second, à assumer autrement l’amour fusionnel.

    Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
    Et que languissamment je me tournai vers elle
    Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
    Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !


    Au terme d’une relation, qu’elle fût longue et douloureuse, éphémère, voire anecdotique, virtuelle ou charnelle, j’ai souvent eu cette impression d’être une épave à la dérive. Au mieux, une coque de noix mal embarquée, au pire, un corps exsangue. Une marionnette qu’on aurait dévitalisée.

    Désormais, je puis admettre, citant Baudelaire, qu’en vérité « je suis de mon cœur le vampire ». À me complaire en le bourbier d’un passé tortueux, j’en oubliais que l’avenir nous appartient.

    Pour permettre à la poupée d’aimer sans envahir et d’être aimée sans revendiquer, il m’aura fallu porter un regard critique sur le présent et, au besoin, couper quelques fils du passé trop tenaces. Au lieu de creuser ma propre tombe, j’ai paré les temps anciens d’un crépuscule poétique. Je ne crois pas aux fantômes, ni donc en leur exorcisme. Je perçois la vie comme un canevas qu’on blanchit régulièrement pour y repeindre sans cesse, qu’on remplace sans l'effacer.

    Mes textes expriment ces deuils, observés à la lumière d’une vie mais aussi de la psychanalyse. J’aurai choisi (inconsciemment) d’en faire le thème d’un recueil tout en gardant l’œil ouvert sur les nuits de mon cœur, sans l’ombre desquelles je ne serai pas devenu poète.

    ***

    Références poétiques :

    Ce sont amis que vens emporte (Rutebeuf).
    La ballade des pendus (François Villon).
    Le mort joyeux (Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal).
    Platonisme (Adoré Floupette, pseudonyme pour Henri Beauclair et Gabriel Vicaire).
    Les métamorphoses du vampire (Baudelaire, Épaves).

    Catégories : Réflexions, Sur ma plume
  • Une jeunesse perdue dans un abattoir d'hommes

     Ephrem INGANJI


    Une jeunesse perdue dans un abattoir d'hommes

    Rwanda, un voyage dans un pays ensanglanté

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    L'innocence peut-elle écrire un roman ? Je suis honteuse de pleurer alors que toi, le plus concerné, tu arrives à te retenir. Oui, si elle a la force de survivre. Nous sommes confrontés à la position stagnante des génocidaires en liberté et au courant négationniste qui soutient leur cause, ou pire, rend leurs crimes légitimes. Même à l'échelle la plus illusoirement banale. Allez, raconte-moi ton histoire...

    L'innocence peut-elle questionner l'histoire ? Sans risquer de se mouiller (de larmes), de se souiller. Ce qu'il a vécu n'est pas à raconter dans un café ! L'innocence qui sait n'est plus innocente. J'ai vu la mort sous son plus laid visage, sous forme humaine.

    Ephrem a choisi le roman pour nous raconter son histoire. Lui qui traditionnellement en parle dans sa langue, où il est poète. Il l'a divisé en 100 chapitres, en mémoire aux cent jours du génocide.

    Et voici mon témoignage : les lire a été comme une descente aux enfers.

    Au début, le démon nous présente son récit sous des airs d'insouciance, de légèreté. Et, bien qu'il nous fasse entr'apercevoir l'enfer en prélude, tout est déjà calculé pour que l'innocent lecteur s'attache aux larmes de Sandra, la muse, recueillies au creux des ailes de Cédric, l'ange. Ensuite, l'injonction fatidique est lâchée : raconte-moi ton histoire. Le ton devient sérieux, réflexif. Qu'est-ce qui te fait croire que je te parlerai de moi autant que tu voudras ?

    L'innocence du lecteur se brise, car il brûle d'envie de connaître l'histoire. Les flammes de l'enfer l'attirent comme autant de promesses d'un récit palpitant. Après tout, c'est une fiction ! Et quoi de mieux qu'une fiction pour raconter l'indicible ? Alors on se laisse glisser à toute vitesse sans plus pouvoir se rattraper. Car c'est avec machiavélisme que l'auteur, ce démon, attise notre curiosité. Quel fantôme va-t-il invoquer pour mettre en scène l'indicible ? J'aurai tant aimé vous laisser dormir, mais je suis le fruit d'une histoire difficile...

    Bien sûr on sait que cela va se terminer, on sait qu'il y aura une fin à cette guerre dépourvue de sens. Mais il faut que les flammes nous ait brûlé bien fort pour avoir envie de se réveiller d'un tel cauchemar, on y est comme prisonnier. Enfermé dans des questions sans réponses : oscillant entre comment ? et pourquoi ? L'horreur absolue ! Ainsi, ce n'est qu'après avoir piétiné les restes inconsistants de notre illusoire innocence que nous réalisons la pérennité du cauchemar. Car celui-ci existera tant qu’anges et démons pourront le raconter. Il n’avait pas peur de la mort, c’est vrai, mais il avait peur de la vie. Et le rêve serait de penser qu’il n’a pas eu lieu.

    Enfin, l’histoire se termine (quel dommage) sur une note angélique. Elle portait une bague de fiançailles. Son unique défaut... Après nous avoir intrigué, touché, captivé puis tourmenté, l’auteur déploie ses ailes et s’envole, nous plantant là !

    C’est avec un profond respect, Ephrem, mais un réel engouement que Jules Cybèle attend de ta plume diabolique un prochain roman.

    Catégories : Coups de noir
  • Notre or charnel

    En voici encore une... encore une que je ne suis pas arrivé à finir... Il faut croire que j'ai cruellement manqué d'inspiration ! Mais elle a circulé, savez-vous... Laissez-moi vous conter son histoire...

    Elle commence avec ce poème intitulé Que le temps nous désosse ! Titre qui en constituait également le dernier hémistiche, jusqu'à ce que, plusieurs mois plus tard, je décide d'y ajouter un quatrain en guise de conclusion.

    Au-delà des taches de cerveau naturelles,
    L’oeil alerte aura sondé le fond du pathos,
    Ensevelis sous le tas de notre or charnel.
    Attendant patiemment que le temps nous désosse.

    Cet or charnel méritant que je m'y attarde, j'ai composé une fresque poétique en quatre parties, intitulée Notre or charnel. Cent dodécasyllabes volontairement irréguliers (pour que l'on doive y imposer une régularité).

    Jumelles macrâles s’endiablent sur ma vierge noire,
    La convoitent l’une l’autre au prix d’une diarrhée.
    Agis par les sulfureux démons du placard,
    Leurs balais de sexe assoiffés brassent les marées.

    Ce fut sans doute le poème le plus énigmatique et le plus cru qu'il m'ait été donné d'écrire. Les images que j'y ai soulevé m'ont hanté. J'ai compris que je n'en avais pas fini avec l'or charnel... Alors j'ai entamé la nouvelle...

    Notre or charnel

    Solange et Angélique sont comme deux ailes de chauve-souris : elle batifolent ensemble, foncent à même allure, se plient puis se replient d’un commun accord et dorment côte à côte d’un sommeil sensible et renversant, toutes pendues qu’elles sont à leur charpente. Leur maison est faite d’un bois massif et profond, recouverte d’ombres ravissantes qui chaque nuit se glissent autour d’elles pour les protéger contre les lueurs d’ange.

    Ainsi les deux sœurs, en tous points semblables, ont été élevées dans la noire chaleur de l’habitat. Telle était la volonté de leur mère, la monstrueuse Louve noire, dont on assure que le sein perlait du sang.

    Solange et Angélique appartiennent à la caste des sorcières d’Ombre. Elles se distinguent de leurs pairs, car la nuit d’obsidienne qui a présidé leur naissance les a dotée d’une paire d’ailes à plumes d’encre. Elles sont nées jumelles sous le signe de la Lune noire. C’est un funeste soir, un soir où nul astre ne brille, qui les accueillit dans leur vie d’obsidienne.

    Les nouveaux nés de ces nuits reçoivent la marque du Chaudron dévorant. Elle scintille au fond de leur sexe et nul ne peut la voir, à moins d’y laisser l’œil. Seules les femmes ont droit à cet égard, les hommes nés la même nuit sont égorgés vifs en même temps que noyés dans un bain d’absinthe bouillonnant.

    Leur corps exsangue est exposé aux pâles spectres de l’autel lunaire, au cœur même de la Forêt des Sorcières. Leur tendre chair est une friandise réservée aux suivants de la Louve noire, et leurs ossements alimentent les pensées des arbres morts. Quant à leur sang mêlé de liqueur folle, il est livré comme philtre aux lupanars.

    Certes, les sorcières habitent la forêt. Une forêt parsemée de chênes séculaires aux branches à tel point tortueuses qu’elles semblent vouloir se nouer d’arbre en arbre, comme pour sceller l’union de la nature.  

    Leurs feuilles ont la couleur du ciel qui ne connaît pas le jour et sont éternelles. Jamais l’automne ne les emporte.

    Parmi ces êtres, il en est un plus ancien, titanesque, qui depuis que les hommes ont appris à penser fait office de lien entre fantasmes et réalité.

    Et, comme vous le savez, j'ai laissé cette nouvelle à l'abandon... Cela dit, la blessure était trop forte et les personnages attachants. J'ai donc investi la poésie avec le couple d'obsidienne, explorant d'autres horizons...

    Lune pour l'hôte

    Solange Angélique
    Sont comme deux ailes de chauve-souris
    Jamais lune sans l’autre
    Elles voyagent au fil de la nuit
    Succubes et soyeuses
    En proie aux délices de l’offrande

    Croqueuse et cynique
    Solange mord les rêves et les cris
    Ses fidèles apôtres
    Apportent à sa bouche leurs minuits
    Câline et songeuse
    Elle caresse l’espoir en amande

    Vautrée sans sommeil
    Angélique enseigne la musique
    Ses élèves absents
    Trépassent à la dernière note rouge
    Subtile et poète
    Elle endort l’espoir insolent

    Elles se disent pareilles
    Mais l’une s’éclipse quand l’autre applique
    Elles goûtent au même sang
    Lune est calice si l’autre est rouge
    Elles se surent ascètes
    Mais leurs corps leur sont succulents

    Aujourd'hui, j'ai envie de poursuivre la nouvelle, car elle me semble riche d'une histoire personnelle en plus de son contenu. Et vous, lecteurs venus du fin fond du cyberespace, qu'en diriez-vous ?

    Catégories : Écriture, Prose poétique
  • Les Mouvemhantés

    « C’est comme si tu voulais dire quelque chose à quelqu’un de façon très précise, mais que c'est trop compliqué pour le faire avec des vrais mots ». Hermann.

    Vingt crocodiles, dix-sept mammouths au ciel nuagé quand le sucre apparenté rend l’âme aux tombes de demain. Franche toile aux argents épicés, prend ma garde et pourfend dix francs de l’étoile vidée aux essences de l’emprunt. À quoi bon fossile de l’autre ère ? Mal avisés que saumâtres ! Est-ce un puits que je m’ivrogne ? Sachant ma flamme buée, n’en veut ni tête ni pointe, et flanc demeure parlé. Par l’acte et la voie des inondés nous estons frères en nos seins peinturlurons. Bière et fumelette, bien d’herbe grillons des sauterelles ; trésors de brins fumants quoi que la forme en mange les soins. En l’idée qu’inhumaine la vie ne soit, parviens de même à lire en moi l’humée d’aucun espoir à sourire pour autre que la mort d’un humour flétrissure. Oncque ne fit ce qu’oncque ne peut, cancrelats je me cervelles des tranquilles assemblées qui douloureusement n’y reviennent à point. Fières estrilles de l’abysse imbuvable qui sous les sables des erreurs fouissent un terrible déclin relevé de piquette assombrie démystifiée. Cents bras ni vœux, sœur ne peut ni ne pourra sans avoir pu. Qu’un jour faillisse l’émoi des cerfs forestiers trop prompts à saisir les pieds de biche. Cents pieds l’odeur affronte les montagnes.

    Catégories : Écriture, Prose poétique