Prose poétique

  • À quels espoirs le néant sourit-il ?

    L'espoir est le fantôme de l'envie, tandis que sa douleur est esclave de l'ennui. J'aurais mieux fait d'être mort. Mais je cultive, comme tout un chacun, j'imagine, le goût pour la médiocrité de l'existence. Enfin, la douleur est la somme d'une vie : une analepse interminable. Tel un néant qui nous sourit. (Sommes-nous l'espoir ?) Ma solitude se meurt, parmi tant d'autres, au milieu de mille sollicitudes. Elle rend son dernier souffle que l'ennui lui a prêté. À quels espoirs peut-on se fier quand les mots soupirent pour en parler ? Et l'écrire n'est-il pas qu'illusion ? Un rêve qui n'arrive jamais ? Un miroir qui ne reflète que lui-même ? Qu'importe, tant que le doute l'emporte... Fais-moi rêver, fais-moi être, fais-moi douter. Façonne l'espoir. Façon de parler.

  • Sourire sans façon

    Après la chance, c'est le néant qui me sourit. Vilenie. Comme une panthère née en captivité. Adoucie. Comme un masque de carnaval un jour d'épiphanie. Tromperie. Me regardant sombrer dans la vase de mes pensées. Avachies. Soudain ! ce fut une avalanche de silences, qui survint sans crier gare. Comme une pluie de flèches à pointes de silex, ruines assassines d'un autre temps, qui auraient transpercé les âges. Et l'espoir d'un autre soir. L'espoir d'un autre. L'espoir... L'avenir est un point de fuite absolu. Vers où convergent les traits de ma douleur. Les traits de ma douleurs perdue. Anéantie. Épilogue de toutes mes passions. Elles aussi, fuyantes, inaccessibles, comme une anguille sauvage. Après la nuit, c'est le néant qui me sourit.

  • Fumée de sourire

    Il s'est pendu dans ses pensées, le vieil oreillard souffreteux, à une branche d’homme fendu. Quand elle craque, c’est qu’il rêve ou qu’il crève. À croire qu’on l’achève. Ce sont les dieux qui le traquent. Alors il s’est caché, loin dans sa tête, à l’abri de l’Écho des Cauchemars ou de l’Insolente Brièveté. La neige l’a encerclé, rehaussant la noirceur de son âme, tandis que les ténèbres de la forêt masquent son poil grisonnant. (Il pleuvait encore du sel lorsque la stase de l’hiver l’avait ensorcelé.) À leur goût, les dieux l’ont assaisonné. Le panthéon attend sa chute, imminente, et se délecte des craquements de l’homme fendu. Le vieil oreillard se cramponne à ses rêves, alors même que le Tourbillon Suceur de Sang le harcèle. L’impatience des dieux souffle sur la forêt, faisant trembler le silence.

    Mais au cœur du tumulte, une lanterne verte fraye un passage tortueux, à l’écart des sentiers battus. On entend son cœur battre, son ramdam chasse les dieux cruels et les esprits pluvieux. Alors l’oreillard, plus si vieux que ça, ouvre un œil, puis deux. La colère s’était tue et la neige aussi. Seul surgissait un battement d’ailes souverain, escorté par les rires malins d’une tripotée de vespertilions. Il n’en revenait pas, ou alors d’entre les morts ! Devant lui se dressait la Reine de la Nuit : Barbara Stella*, qui planait telle une hypnose sauvage. Frigorifié, il voulait lui déclarer sa flamme et l’inviter à se blottir contre lui pour la saison. Mais elle était pressée et repartirait le lendemain.

    « Tu me dois une fière chandelle d’avoir chassé tes démons. Heureusement, j’ai un faible pour les hommes tourmentés, dit-elle en rejoignant son antre ». Le reste de la nuit, la Reine et sa suite rieuse le passèrent bien au chaud, sous la carcasse à la fois glauque et rassurante de l’homme fendu, laissant la bête noire sur sa branche sourire aux anges… Hélas, s’il avait su qu’elle préférait les hommes fendus aux oreillards souffreteux, l’animal se serait laissé consumer par ses démons, de sorte qu’au moins la reine de ses pensées se réchauffe au foyer de ses cendres fumantes.

    *Référence aux barbastelles, variété de vespertilion.

  • Sourire sorcier

    Loin des yeux, loin du cœur, un Sorcier sourcilleux hantait les caves d'un château fortifié. La Reine lui avait fait aménager les geôles, toutes grilles ouvertes, en guise de laboratoire.

    Comme il y travaillait jour et nuit, et prestait même des rêves supplémentaires, il avait ici-bas droit de cité.

    L'endroit était froid, le sol enneigé marqué de ses cents pas. Heureusement, il connaissait les formules qui redonnent chaleur, vigueur et réconfort.

    Les murs étaient couverts d'étagères, les étagères de ses livres, et ces livres de poussière. À l'exception du plus épais : le Grimoire des Grimaces, aux pages frappées d'une encre grise...

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  • Sourire ailé

    On peut dire qu'il nous nargue. Il nous regarde de haut, de haut en bas.

    Depuis l'envers du décor, la nuit.

    Tandis qu'inaccessible il nous joue son numéro de chauve-souris, on voudrait le chasser comme un papillon qui fuit.

    Mais c'est un tourbillon suceur de sang !

    Je crois qu'il part en vrille davantage qu'il ne sourit. Vous l'entendez, ce rire en spirale ? Alors, que croyez-vous capturer, si ce n'est la frénésie d'un envol compliqué ?

  • Dinosaur erotica

    DinosaurErotica.JPG

    Le vélociraptor se tenait embusqué à l’ombre d’un bao-bab, tandis qu’elle déambulait nue et comme perdue à l’orée de la forêt, avec, pour seul guide, une lune coquine. Cet air ingénu était une ruse... [suite très érotique, âmes susceptibles s'abstenir]

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    Catégories : Écriture, Prose poétique
  • Lady Black Ale

    Ce soir-là, je voulus me changer les idées, sortir de mon intérieur. Je me suis retrouvé au Beer Lovers', seul, j'ai commandé une Libertine Black Ale, seule aussi. La belle m'intriguait, trop. Je brûlais d'envie ne fût-ce que de sentir son parfum ou d'effleurer son onctuosité du bout des lèvres. Alors, quand elle est arrivée, j'ai sauté sur l'occasion pour faire connaissance : elle s'est laissée saisir délicatement, s'est approchée de mes yeux et m'a soufflé quelques mots, trop peu, avant de me filer entre les doigts ! Après tout, je n'étais qu'un inconnu. Mais n'était-elle pas une inconnue pour moi aussi jusqu'à cet instant, trop bref ? J'ai pensé qu'il me fallait me faire connaître. Aussi tentai-je une autre approche, moins brusque mais toujours déterminée. J'ai saisi son corps, translucide et froid comme une âme en peine, avec autant de franchise que de liberté, ce dont elle ne s'offusqua point. À cet instant précis, j'en sus davantage que je n'en avais savouré, demeurant cet inconnu poli tandis qu'elle rayonnait dans sa robe noire, épaisse comme un rêve où l'on meurt embourbé. Et là, c'en fut assez ! Je n'en pus plus et l'empoignai violemment, la forçai à s'incliner en lui remontant sa robe et la fis se vider jusqu'à la dernière goutte ! Que ce fut bon ! Elle coulait enfin en moi, tel un sombre secret dont je caressais les unes après les autres les moindres subtilités, inviolées jusqu'alors. Elle avait le goût de mon impatience et l'amertume de mes rêves. Mais quand je voulus la relâcher, je m'aperçus qu'elle était partie pour de bon. Mon erreur était consommée. Entre nous, que me reste-t-il d'elle, si ce n'est ce goût de trop peu ? Et elle, qu'aura-t-elle appris de moi, si ce n'est la maladresse éprouvée de ma solitude ?

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